« Aime-moi, sinon tu seras un Troll » // Web 2.0 : obligation d’aimer, interdiction de troller ?

Le web 2.0 repose sur une logique de libertĂ© d’expression et une modĂ©ration Ă  posterieri : chacun peut publier une information, crĂ©er un blog ou un compte sur un rĂ©seau social ; les modĂ©rateurs sont alertĂ©s et peuvent Ă  posteriori supprimer si besoin la publication, un blog ou un compte qui ne respecterait pas les conditions d’utilisation.

Mais cette relative libertĂ© d’expression permet-elle une confrontation de points de vue, le  dĂ©bat et la critique ?

IntĂ©ressons-nous d’abord aux outils…

DĂ©but et fin d’une relation
Principe absolument Ă©trange mais que l’on a fini par trouver naturel : sur tous les rĂ©seaux sociaux que je connais, nous sommes toujours notifiĂ©s quand une personne nous propose de devenir un de nos contacts (ou ami, ou follower), mais jamais lorsqu’un de nos contact nous retire de son groupe.

On prĂ©vient quand on s’intĂ©resse Ă  vous, mais pas quand on se dĂ©sintĂ©resse de vous. Étrange, tout de mĂȘme !

Ce principe entretient et flatte une certaine forme de lĂąchetĂ©, dans laquelle  avouer son dĂ©sintĂ©rĂȘt ou l’abandon d’une relation online ne s’exprime pas. Le dĂ©samour ou le dĂ©sintĂ©rĂȘt est cachĂ©, camouflĂ© aux yeux de l’autre mais aussi de tous les autres, alors que la mise en contact est notifiĂ©e Ă  l’autre mais aussi Ă  tous les contacts d’une personne.

Réaction aux publications
Sur facebook, il existe deux fonctions permettant de rĂ©agir Ă  une publication : le « commentaire » et le « J’aime » ; mais pas de fonction « J’aime pas » …
Le principe est le mĂȘme sur ViadĂ©o (boutons « commenter » et « intĂ©ressant »), LinkedIn (boutons « comment » et « like ») et Google+ (boutons « commentaire » et « +1 »).
Seules exceptions, les médias sociaux de partage de vidéos Dailymotion et Youtube :
Sur Dailymotion, pas de j’aime ou j’aime pas, mais un systĂšme d’Ă©toiles de 1 Ă  5. Une note de 1 ou 2 est une maniĂšre d’exprimer qu’on aime pas ou qu’on dĂ©sapprouve.
Sur Youtube, le bouton « je n’aime pas » existe, mais il a fallu attendre 2010 pour voir cette nouvelle fonctionnalitĂ© mise en oeuvre !

Sur les rĂ©seaux sociaux, l’amour est une fonctionnalitĂ© native, le dĂ©samour n’est pas prĂ©vu. Les outils qu’on nous proposent ne nous incitent pas Ă  l’objectivitĂ© et au dĂ©bat !

Regardons ensuite les usages…

Nos usages sont forcĂ©ment influencĂ©s par les outils que l’on utilise. Mais au delĂ  de ce lien fonctionnel, force est de constater que l’on a plus tendance Ă  « aimer » et Ă  « plussoyer », qu’Ă  dĂ©tester ou contredire.

Facebook, l’Ă©loge de la flatterie
Il est vrai que lorsqu’une amie publie 15 photos par jour de son nouveau-nĂ© (ou nouveau jouet ?) sur facebook,  il est de rigueur, mĂȘme si cela nous irrite, de commenter « Mais qu’il est mignon, il ressemble trooooooooop Ă  son pĂšre !!! Il faut absolument qu’on se voit bientĂŽt ! Pleins de bisous Ă  votre petite famille ».
Il faut avouer qu’il est plus difficile de commenter, mĂȘme si on le pense, « Mais arrĂȘte de nous les briser avec ton monstre, il ressemble pas Ă  ton pĂšre, il ressemble Ă  Schreck et en plus tu pourris ma timeline »Â .
Lire mon billet « Facebook flatte le narcissisme et crĂ©e l’illusion d’ĂȘtre un people »

Le #FF, Follow Friday ou Fayot Friday ?
Autre exemple : une pratique née des usages sur twitter : le #FF ou Follow Friday.
Une rĂ©cente Ă©tude publiĂ©e sur le site français de Mashable indique que recommander un compte twitter par un followfriday n’est pas une source importante de nouveaux followers pour le compte recommandĂ©.
Autrement dit, le follow friday est peu efficace. Alors, pourquoi cette pratique est si répandue ?
Il est assez facile de constater chaque vendredi que si certains utilisent le Follow Friday tel qu’il a Ă©tĂ© pensĂ© (pour recommander un compte intĂ©ressant Ă  ses followers),  d’autres utilisent plus le #FF pour faire mousser leur Ă©go que pour rĂ©ellement recommander des personnes Ă  leurs followers.

SystĂšme un peu hypocrite dans lequel la valorisation de l’autre est un simple outil de valorisation de soi, s’apparentant Ă  une logique Ă©lectoraliste  : « je te recommande, donc recommande-moi », « je montre aux autres que tu es digne d’intĂ©rĂȘt, tu me dois donc quelle chose : n’oublie pas de m’aimer, ou du moins de le dire ! »
Lire mon article « Twitter : culte de l’information ou culte du moi »

Tu seras un Troll…

Avec des outils et des usages favorisant nettement le plussoiement, les personnes qui osent Ă©mettre des critiques nĂ©gatives sur un sujet ou une personne sont immĂ©diatement qualifiĂ©es de « Troll ».
Il est d’ailleurs intĂ©ressant de constater que la dĂ©finition de ce terme a changĂ© : Ă  l’origine utilisĂ© pour dĂ©crire des personnes ayant une volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de crĂ©er la polĂ©mique en instillant des propos haineux et provocateurs, ce terme dĂ©signe aujourd’hui toute personne qui Ă©met une critique nĂ©gative.
C’est fort pratique :
« Quelqu’un n’aime pas mon article ? C’est un troll ! »
« On critique mon intervention lors d’une confĂ©rence ? Un troll est dans la salle ! »

…sauf pĂ©riodes d’ « open-trolls »

Le trollage est cependant autorisĂ© de maniĂšre informelle lors des « open-trolls », pĂ©riodes pendant lesquelles le dĂ©chaĂźnement de critiques, d’insultes et de quolibets est tolĂ©rĂ©, voire mĂȘme recommandĂ© : au hit-parade des sujets d’open-trolls : le dĂ©chaĂźnement contre les membres du gouvernement actuel (« bibliolefebvre »), la dĂ©nonciation de la mauvaise gestion d’une crise par un Community Manager (Petit Bateau avec le « bodygate »), ou la mĂ©diocritĂ© d’un service client (« Ma freebox revolution n’est toujours par arrivĂ©e, quel scandale », « je suis coincĂ© Ă  Roissy, que fait Air France ? »).

En pensant dénoncer ou critiquer un systÚme, les participants des open-trolls renforcent au contraire un conformisme ambiant.
Ces dĂ©chaĂźnements collectifs et finalement trĂšs normĂ©s consolident un « conformisme Ă  l’envers », que la philosophe Pascal Bruckner a Ă©tudiĂ© dans « Le conformisme de la subversion ».

Sommes-nous condamnĂ©s Ă  faire croire que l’on aime tout et que l’on s’aime tous ?

StĂ©phane Guillon, lorsqu’il officiait Ă  France Inter dans le 7/10, tenait Ă  ne pas rencontrer l’invitĂ© qui arrivait juste aprĂšs sa chronique et qu’il avait -en gĂ©nĂ©ral- dĂ©zinguĂ©. Il pensait que s’il rencontrait et discutait avec l’invitĂ©, il ne serais pas aussi libre dans sa critique.

Au final, tisser des liens et agrandir nos groupes de contacts sur les rĂ©seaux sociaux ne se fait-il pas au dĂ©triment de l’expression de notre sens critique et de la remise en cause ?

En étant de plus en plus connectĂ©s et liĂ©s les uns aux autres, sommes-nous encore capable de critiquer celui ou celle que l’on connaĂźt ?

 

6 commentaires

  1. Super article !!! J’adore l’expression « fayot friday ». Ce qui me sidĂšre le plus, c’est les gens qui tweetent 3 #FF d’affilĂ©e avec 15 profils chacun. OĂč est la mise en valeur des personnes mentionnĂ©es ? C’est effectivement du pur fayotage. C’est un peu ridicule.

    Et puis je trouve nausĂ©abond cette tendance qu’ont les « pros du web » Ă  lyncher un community manager ou un webmaster qui se plante une fois. Tout le monde a droit Ă  l’erreur ! Je pense par exemple Ă  la demoiselle qui avait fait la campagne pour la fĂȘte de la musique. MĂ©ritait-elle un tel acharnement ?

    Je pense que tu connais le blog Acta diurna. Je l’apprĂ©cie beaucoup car il a une approche totalement diffĂ©rente, loin de la bisounourserie ambiante des autres sites traitant du web social en trouvant tout gĂ©nial et rĂ©volutionnaire.

    J’ai aussi souvent remarquĂ© que lorsque je laisse un commentaire nĂ©gatif, mĂȘme argumentĂ©, j’ai souvent en retour soit une rĂ©ponse toute faite de commercial, soit rien du tout.

    Au plaisir d’un prochain article !!! Peut-ĂȘtre que je le trollerai celui-ci 🙂

    1. Merci LoĂŻc pour ton commentaire !
      C’est vrai qu’il est trĂšs ennuyeux de voir quotidiennement les « experts web 2.0 » rediffuser sans aucun sens critique les infos sur les mĂ©dias sociaux provenant des sites US ou des facebook, google ou twitter. Bosser dans le marketing et n’avoir aucun recul sur le marketing des Ă©diteurs de plate-formes, c’est un comble !
      Les seules rĂ©actions sont de trouver comme tu dis toutes les nouveautĂ©s gĂ©niales, et les seuls questionnements sont « mais est-ce que googleplus va supplanter twitter »…franchement, il y a d’autres questions plus intĂ©ressantes Ă  se poser !
      Et paradoxalement, tout le monde se dĂ©chaĂźne sur des pseudo-fautes ou des « fails » totalement anecdotiques et sans intĂ©rĂȘt…mais c’est finalement encore une forme de conformisme….

      Oui je connais http://actadiurna.fr/ ; d’ailleurs, je viens de lire que le blog Ă©tait fermĂ© temporairement 😩
      J’espĂšre que les billets reviendront vite !
      D’ailleurs, c’est marrant de constater que le blog français sans le doute le plus critique envers ce domaine est anonyme.
      Autre blog dont l’auteur est souvent assez critique, mais dans un style moins subversif, c’est celui-ci http://www.narominded.com/
      Si tu as en connais d’autres, je suis preneur !
      Moi j’essaie d’apporter un regard critique sur mon blog car je trouve que ça manque de maniĂšre gĂ©nĂ©rale ; j’aime le dĂ©bat mais je trouve qu’il y en a trĂšs peu dans ce domaine !
      Je t’invite donc Ă  troller mes prochains billets si nĂ©cessaire 🙂

      Bonne continuation !

      Sylvain

    1. Bonjour Romain,
      Merci de ton commentaire ; c’est vrai que si il y avait autant de dĂ©bats dans la sphĂšre web / social media que sur les blogs politiques, ce serait plus drĂŽle !
      J’ai tenu il y a un certain temps un petit blog politique, c’Ă©tait sportif, surtout en pĂ©riode de campagne ; j’imagine que sur le tien, ça doit troller, quoique tes sujets ne sont pas toujours politiques…
      Bon j’attends toujours les trolls ici 😉

      ++

      Sylvain

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