La mauvaise réputation

E-réputation personnelle, personal branding, respect de la vie privée, droit à l’oubli numérique,…
Et si on s’en foutait ?

« Prenez garde, jeunes fous & inconscients ! »

Cela fait maintenant plusieurs années qu’on nous assène de discours moralisateurs avec ces concepts, à coup de billets de blogs, de conférences, d’ouvrages, de cours,…

On nous dit de faire attention aux traces qu’on laisse.
On nous met en garde.
On nous prévient des conséquences à long terme des photos ou tweets que l’on publie aujourd’hui.
On ne doit pas dévoiler sa vie privée.
On nous parle de « personal branding », de e-réputation.
Paraître bien, être « bankable ». Penser à soigner son image, son CV, son pedigree.
Voir mon billet à ce sujet : « Beau sur facebook, intelligent sur twitter »
Être lisse, sans accrocs. Passer pour le gendre parfait, le candidat idéal, toujours, tout le temps.
Ça ne vous fatigue pas ? Moi, si.
Et si vous nous fichiez la paix avec toutes vos mises en garde et vos sermons ?

Personal branding ou obsession narcissique ?

Certes, travailler sur sa marque personnelle (personal branding) est important lorsqu’on recherche un emploi, des opportunités professionnelles ou personnelles.
Mais quand cette attention de soi devient chronique, cela ne génère t-il pas une forme de narcissisme ?
Narcisse était tombé amoureux de son image en contemplant son reflet dans l’eau, aujourd’hui les adeptes du personal branding se contemplent en se googlisant et en suivant au jour le jour leur score Klout.

Il y a à ce sujet un raccourci étrange que beaucoup de « moralisateurs du respect de la vie privée » utilisent : protéger sa vie privée permettrai d’améliorer sa marque, son image.
Ah bon ?
Finalement, ce raccourci se base sur le principe que notre vie privée est gênante, honteuse, dévalorisante.
Sous prétexte d’être attractif sur le web, il faudrait donc se taire, ne rien dire de soi ou de sa vie.
Effectivement, si l’on a un goût prononcé pour les contrefaçons et que l’on  a été condamné pour faux et usages de faux, il est préférable de ne pas trop évoquer ce centre d’intérêt sur facebook si l’on est candidat à un poste au service « Carte nationale d’identité » de la Préfecture.

Mais le mythe du candidat que le recruteur n’embauche pas parce qu’il a vu des « photos de beuverie » (j’adore cette expression) sur facebook me fait sourire.
Oui, cela a du arriver. Mais franchement, est-ce là l’essentiel ?
C’est un peu prendre les recruteurs pour des imbéciles que de faire croire qu’une photo de soirée avec une pinte de bière à la main pourrait faire perdre toutes ses chances à un candidat sérieux, qui possède un CV adéquat au profil recherché.
Un recruteur sélectionne sur un CV, par sur une photo de soirée, non ?
Par ailleurs, sur un CV, on décrit un peu de notre vie privée dans la classique partie « centre d’intérêts », pourquoi faire la même chose sur le web serait gênant ?

La vie n’est plus privée si on la met en scène

Quant-à la vie privée, oui, il faut la défendre, la protéger contre les coups de boutoir de facebook & co, qui l’ébrèchent à chaque mise à jour.
Mais utiliser le terme de « vie privée » sur le médias sociaux est-il toujours pertinent ?
Lorsqu’un autre dévoile une part de ma vie sans mon accord, c’est une atteinte à ma vie privée. Et les outils et les lois doivent nous protéger de cela.
Mais lorsque je publie une photo de moi, que j’écris ce que je suis en train de faire ou ce que je pense, s’agit-il encore de vie privée ?

Non, puisque je fais la démarche de rendre ma vie publique.
Facebook n’est pas un trou de serrure qui nous permet de voir chez les autres à leur insu, c’est une scène de théâtre sur laquelle chacun vient jouer le rôle qu’il a choisi.

Voir mon billet « Facebook flatte le narcissisme et crée l’illusion d’être un people »
Sur les médias sociaux, on ne dévoile pas sa vie privée, on la met en scène.

Finalement, le concept de vie privée tel que nous le connaissons n’est-il pas amené à disparaître, ou en tout cas à être transformé ?

Partager, c’est perdre quelque-chose, c’est prendre un risque

Par ailleurs, quand on parle de médias sociaux, on parle souvent de « partage ».
Quand on partage quelque-chose sur les médias sociaux, on donne un peu de soi aux autres, et on perd aussi quelque-chose (c’est le principe du partage, non ?)
Car on prend toujours un risque en exposant son point de vue ou en parlant de soi.

On se doute qu’on laisse des traces un peu partout.
C’est le revers des médias sociaux ; mais je ne connais aucun outil, processus, système qui ne possède pas d’inconvénients.
Si l’on continue de partager en connaissance de ces risques, cela signifie peut-être que les bénéfices de notre usage sont plus grands que ses risques.

« Ne t’amuses pas trop, jeunesse insouciante, pense d’abord à ton avenir… »

Je n’ai malheureusement pas de chiffres récents à ce sujet, mais j’ai souvent l’impression que beaucoup de moins de 30 ans se foutent souvent de toutes ces questions de vie privée.
Ce qui a le don d’irriter les quadras et quinquas, qui se sentent du coup investis par la mission de prévenir et de mettre en garde tous ces jeunes inconscients qui ne pensent même pas au conséquences de leurs actes.

« Mais vous vous rendez compte que les photos que vous publiez aujourd’hui,  les traces que vous laissez, elle seront encore sur le web dans 20 ans… ».
« Oui…et alors ? »
Qu’une photo de beuverie ou qu’un  échange entre 2 personnes sur le thème « qu’est ce qu’on fait ce soir ? » soit encore en ligne 20 après, au final, qu’est ce que ça change ?
Dans 20 ans, ces photos et ces échanges  seront enfouis au plus profond de la décharge du web.  
Ça vous arrive souvent, vous, de fouiller dans une décharge ?
Les médias sociaux ne connaissent pas l’archivage : par défaut, tout reste en ligne.
Mais rester en ligne signifie t-il rester visible ?
Pas forcément, surtout quand le volume des publications est tellement important qu’un contenu publié est rapidement oublié, noyé et balayé par le tsunami de l’information et son flux incessant de publications.
Et même si Google arrive à fouiller cette décharge, ces informations n’auront plus d’intérêt, car elles seront anachroniques, dépassées, périmées. 

« Vous vous rendez pas compte des conséquences de vos actes dans le futur ? »
Cette mise en garde n’est-elle pas un réflexe de réac’ et de vieux blasés qui ont peur d’un outil qu’ils ne connaissent pas ?

« Prends garde à ce que tu fais aujourd’hui pour préparer ton avenir. »
Penser à l’avenir, toujours à l’avenir. Les psychologues confirmeront, il n’y a rien de plus anxiogène que de penser qu’aux conséquences de nos actes  sans vivre le moment présent.

Certes, le droit à l’oubli numérique doit exister. Mais pourrions-nous aussi envisager un droit à l’insouciance numérique ?

A chaque décennie son sujet anxiogène associé à son discours moralisateur et son injonction d’oublier de profiter du présent pour ne pas compromettre le futur : le SIDA dans les années 90, la terre et l’écologie dans les années 2000…
Cela me fait penser aux mises en garde de notre décennie sur la vie privée…à la différence près qu’avoir une mauvaise réputation n’a jamais tué personne.

Mais les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux…

22 commentaires

  1. Je suis sûr qu’Habermas aurait adoré vivre à l’époque des réseaux sociaux sur Internet.

    En tout cas ça fait du bien de lire un billet qui minimise un peu l’importance donnée à la gestion de l’e-reputation. C’est aussi un peu le gagne-pain des grands ayatollahs des RH 2.0 et des spécialistes du personal branding que de nous faire peur avec des stats sur les entreprises qui googlisent les candidats et qui vont juger le moindre point-virgule de travers. Perso j’ai récemment passé deux trois entretiens dans les domaines du web, et aucun recruteur n’a évoqué ma présence en ligne. Au contraire c’est même moi qui ai dû leur en faire part. Et puis je ne vois pas ce qu’une photo d’un candidat avec une bière à la main a de choquant. Ca prouve qu’elle est sociable dans la vraie vie au moins…

    Malgré tout ce n’est pas non plus une raison pour diffuser toute sa vie privée sur le web. En effet souvent ça n’intéresse que des amis proches et je considère que cela doit rester dans le cercle amical (ou familial). C’est notamment ce qui m’énerve sur Twitter, où des personnes qui je suit parce qu’elles disent des choses intéressantes sur des sujets qui m’intéressent , partagent à tous leurs abonnés que leur train a 15 minutes de retard ou qu’elles viennent d’acheter le dernier smartphone à la mode.

    Au village sans prétention, j’ai mauvaise e-reputation 🙂

  2. Salut Loïc, merci de ta réaction,
    tu confirmes qu’effectivement la portée du personal branding est difficilement mesurable, et son efficacité pas toujours au rendez-vous, même pour des postes web / médias sociaux.
    Par rapport au mélange de contenus sur twitter entre raconter sa vie ET parler d’un domaine qu’on aime ou dont on est spécialiste, c’est vrai que twitter ne propose pas de diffusion sélective d’information donc quand tu t’abonnes à quelqu’un, tu es « obligé » de lire des posts qui ne t’intéressent pas forcément?
    Mais au final, si ça te dérange vraiment, tu peux te désabonner ; cela veut dire que le contrat de communication n’a pas été clarifié dès le début (par exemple dans la bio) >
    http://psychology-lessons.blogspot.com/2008/03/contrat-de-communication.html
    Moi ça m’arrive parfois de me désabonner pour cette raison. ou bien aussi parfois entre-temps je me suis abonné à un autre compte qui tweete quasi la même chose, donc je me désabonne à un des deux pour ne pas avoir des tweets en double.

    ++

  3. je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un à qui son employeur a dit qu’il ne renouvelait pas son stage en CDI en raison de la « débauche » qu’il avait pu observer sur facebook.
    le quelqu’un que connaît le quelqu’un que je connais a cru cette fausse barbe qui tombait, ils faut, le dire, à point nommé pour l’employeur pour pouvoir embaucher son petit neveu sans se faire traiter de gros connard.
    le quelqu’un que je connais l’a cru aussi. et a verrouillé son facebook.
    de même que tous ses amis.
    stakhanov était un contre exemple. un bon ouvrier, inventé, mis en valeur.
    aujourd’hui on fait de l’anti stakhanovisme, on désigne du doigt un coupable de ceci ou de cela en lui appliquant une sanction d’exclusion qui sera de toute manière appliquée à tous ou presque sous des motifs tout aussi fallacieux que celui invoqué.
    et les voilà tous préoccupés de personnal branling et éloignés de la vérité.
    hop.
    alors que très sincèrement, nos vies privées, et les torche culs de type voici voilà gala ici paris machin chose vous le prouvent chaque jour, nos vies privées à tous, du haut en bas de l’échelle sociale, sont strictement les mêmes.
    il serait un petit temps de s’apercevoir que tout le monde fait l’amour, caca, ses courses, la promenade du chien, un régime, des châteaux de sable, des fêtes, et de tragi-comiques erreurs d’épilation l’été.

    1. c’est vrai ! 😉
      merci du commentaire,
      Peut-être même qu’à force de mettre en scène notre vie de tous les jours, on sera moins curieux de voir ce qu’il se passe chez le voisin car le voisin nous dit ce qu’il fait…

  4. Je découvre ce blog et j’apprécie beaucoup les idées, l’argumentation et le style. Merci pour ces articles plein d’intérêt et de recul ! Je crois que ce qui est compliqué à saisir c’est que nous sommes en plein mouvement, que les notions d’espace privé et d’espace public bougent avec Internet et que même si nous devons nous adapter à cette évolution, nous détenons quand même les clés pour qu’elle garde une dimension humaine et éthique.

    1. Bonjour Aurélie,
      Merci du commentaire et de ton intérêt pour mon blog, ça fait plaisir 🙂
      Tout à fait d’accord avec ton point de vue : les choses bougent et nous devons nous adapter mais notre « morale », le respect des autres et aussi notre bon sens eux sont des éléments qui ne bougent pas et qui doivent nous guider…

      Au plaisir d’échanger,
      Sylvain

      1. Et en plus, c’est très agréable de voir que l’auteur porte de l’intérêt aux commentaires de ces lecteurs. Ce qui n’est pas toujours le cas sur bien des blogs…

  5. Bonjour et merci pour ce billet qui rétablit quelques vérités sur le personal branding et l’e-reputation. En effet, il n’y a pas de catastrophe à prévoir pour avoir publier des photos qui restent acceptables et de nombreux recruteurs n’utilisent pas encore ces médias.

    En revanche, ces notions restent importantes et pertinentes dans de nombreux cas :
    – beaucoup d’individus exploitent mal les réseaux sociaux professionnels (finalement Facebook est anecdotique) : trop de demandes de contact, participations intrusives…
    – les médias sociaux sont d’excellents vecteurs de promotion promotionnelle pour nombre de profession (il s’agit donc bien là de Personal Branding) : artistes, journalistes, consultants, écrivains….
    – finalement ceux qui devraient se méfier ne sont pas les plus jeunes (car ils ont eu effectivement suffisamment de mises en garde) mais les utilisateurs occasionnels qui sont en fait surtout des personnes de 40/50 ans (de nombreux exemples chez nos chers politiques…).

    Par ailleurs, vous parlez à juste titre de la question de masquer ou non ses opinions. En fait cela n’est pas lié à mon avis au médias sociaux mais tout simplement à la construction de son projet personnel et professionnel, c’est à dire d’objectifs professionnels pertinents et cohérent vis à vis de soi en tant qu’individu (compétences, choix de vie, opinions, valeurs…). Il ne s’agit donc pas de le cacher mais bien de l’assumer !

    En tout cas, il y a bien une utilité à l’apprentissage des médias sociaux du Web 2.0 dans un cadre professionnel, apprentissage qui doit d’ailleurs rester professionnel et ne pas céder au catastrophisme.

    En tout cas merci encore pour ces points de vue moins conventionnels que d’habitude.

    Christophe Bourgognon
    http://www.pedagogeeks.fr

    1. Bonjour Christophe, merci du commentaire,
      Oui, c’est vrai que c’est finalement important de s’assumer et de montrer qu’on s’assume, par exemple dans une perspective de recrutement.
      Je pense aussi que certains recruteurs ne recherchent pas forcément des CV lisses et propres, standardisés, et que dire ce qu’on pense, c’est aussi une preuve qu’on sait s’affirmer, donc cela peut être un avantage…

      Au plaisir,

  6. Je viens de découvrir le blog, bravo et merci pour la qualité des billets ! Celui-ci m’interesse particulièrement car je m’intéresse de plus en plus à la e-réputation…
    Bonne continuation !

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