Le Réseau Social d’Entreprise : outil de cadres, révolution de bourgeois ?

Les Réseaux Sociaux d’Entreprise (RSE) et plus généralement les outils 2.0 sont-ils principalement des outils conçus pour les cadres hyper-connectés ?
C’est la question que pose Stéphane Moracchini, dans un récent édito sur le site collaboratif-info.fr.

Dans les projets d’entreprise, les RSE sont à la mode.
Ces outils bouleversent les pratiques et circuits de communication, la construction de la connaissance en entreprise, l’organisation hiérarchique classique et les modes de management.
Mais ces bouleversements peuvent-ils concerner et impliquer tous les acteurs d’une organisation ?

Le RSE n’est-il pas finalement un outil conçu par des cadres hyper-connectés pour des cadres hyper-connectés ?
Cette révolution est-elle une révolution de bourgeois ?

Tout dépend évidemment du type d’organisation dans laquelle un projet de RSE est développé.

Bien sûr, le choix et la réussite d’un projet de RSE dépend de facteurs organisationnels et comportementaux :

Organisationnels, car la réussite d’un projet RSE sera fortement lié à la culture d’entreprise. Le RSE n’est pas soluble dans toutes les organisations, surtout pour les entreprises avec un management et une organisation très hiérarchiques, et une communication exclusivement descendante.

Comportementaux, car, au delà de la culture d’entreprise, une entreprise comprenant en grande partie des salariés n’ayant pas ou peu de culture et d’usage des réseaux sociaux sera plus difficilement adaptable à un RSE, même si des formations et des plans de développement de compétences peuvent faire évoluer les usages.

Mais, au delà de ces deux facteurs culturels, il existe aussi un facteur que l’on oublie souvent, qui est un facteur technique : l’équipement informatique et connectique des salariés.

Si les cadres et notamment les cadres supérieurs sont hyper-connectés, ce n’est pas le cas pour tous : force est de constater que la connectivité des salariés est fortement corrélée au statut et au niveau de salaire dans l’entreprise.

Regardez dans votre entreprise (et pour caricaturer à l’extrême) :
– Les cadres supérieurs et dirigeants ont souvent la panoplie complète : laptop, smartphone de fonction, clé 3G, voire Ipad ou tablette
– Les cadres moyens ou agents de maîtrise ++ possèdent souvent un laptop.
– Les agents de maîtrise ont généralement un Desktop.
– Certains employés (qui constituent parfois une majorité) n’ont rien de tout ça.

Le top management possédera donc l’intégralité des moyens techniques pour pouvoir utiliser un RSE, de manière rapide, et quasiment à tout moment de la journée et de la semaine, au bureau, et en dehors du bureau.
A l’inverse, les employés « au bas de l’échelle » dans l’entreprise auront moins de moyens techniques et moins de temps pour accéder, et donc mettre à profit, un outil comme un RSE.

Bien sûr, je fais un peu une généralité, et il y a beaucoup d’exceptions : dans une agence de conseil en organisation ou web 2.0, le  cas de figure sera différent.
On a beaucoup parlé du réseau social interne « Plazza » d’Orange. Là encore, il s’agit d’une exception, vu le secteur d’activité d’Orange.

Dans mon précédent job, je travaillais dans une grande société de transport.
Sur les 5000 salariés, plus des 3/4 ne travaillaient pas sur un PC et n’avaient pas de bureau : ils étaient livreurs, trieurs, travaillant dans des dépôts.
Dans de telles configurations, la question d’un RSE pour la majorité des salariés ne s’envisage même pas.
Le meilleur moyen de communication était et reste toujours….le journal papier.
L’intranet était déjà l’outil de communication de cadres.

Pour aller plus loin dans la réflexion, il faut considérer qu’un RSE nécessite un temps d’utilisation plus fort qu’un site intranet :

A l’instar d’un site web, un intranet peut être consulté de manière occasionnelle, pour prendre connaissance des principales actualités de l’entreprise, pour accéder à un service RH, ou télécharger un document.
Un salarié ne travaillant pas sur PC pourra mettre à profit cet outil et tout de même l’utiliser, même s’il s’agit d’une utilisation partielle.
Avec une utilisation occasionnelle et partielle, un intranet garde son sens et son utilité.

On avait d’ailleurs vu se développer dans certaines entreprises dans les années 2000 des interfaces permettant aux salariés non équipés de se connecter à l’intranet de l’entreprise : bornes interactives, PC libre-accès en salle de repos,…

Il est peut-être plus difficile d’envisager cela pour un RSE, car ce dernier  est conçu sur le modèle des réseaux sociaux classiques et nécessite à mon avis un temps d’utilisation beaucoup plus fort pour être efficient.

Alors, les RSE sont et resteront-ils des outils de cadres ?

On peut se demander si les RSE favoriseront une sorte de reproduction sociale dans l’entreprise, loin d’incarner un système démocratique et méritocratique dans l’entreprise et de redistribuer les cartes de la mobilité, de la reconnaissance et de l’organisation.

Ou alors, ne faut-il pas imaginer de nouvelles interfaces ou pratiques pour que les salariés moins connectés puissent accéder plus facilement aux RSE et intranet ?

Serait-il possible en effet de passer d’une logique dans laquelle les outils informatiques et web (hard et software) vont de pair avec le métier et la fonction (un cadre qui est souvent en déplacement aura un laptop et une clé3G) à une logique dans laquelle les outils informatiques et web vont de pair avec l’accès à la connaissance et à l’information pour tous (un salarié qui travaille dans un atelier et qui n’a pas besoin de PC dans son métier aura tout de même des outils et un temps pour utiliser un intranet ou un RSE, et pourra donc participer à la construction et la consultation de la connaissance) ?

Cela dépendra bien sûr de la politique sociale et de management de  chaque entreprise, mais il s’agit sans doute d’un enjeu majeur de « l’entreprise 2.0 ».

Car les RSE sont potentiellement des outils  de décloisonnement hiérarchique, d’élaboration du savoir et de construction / consultation de la connaissance, et donc des outils vecteurs de promotion et d’évolution pour ses utilisateurs.

Mais s’il existe des inégalités d’accessibilité aux RSE, ces outils vont-ils laisser au bord de la route les moins connectés, favorisant alors toujours les plus privilégiés ?

 

5 commentaires

  1. Ce titre m’avait induit en erreur 🙂
    Ne pas confondre la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprise) et le RSE (Réseau Social d’Entreprise). Les 2 outils s’adressent aux cadres mais n’ont pas la même finalité 😉

    1. Bonjour,

      Désolé, je devrais préciser qu’il s’agit des Réseaux Sociaux d’Entreprise…
      Cela dit, on peut aussi débattre si la Responsabilité Sociale des Entreprises qui peut être aussi une révolution de bourgeois ? ;)))

      ++

  2. Bonjour,
    Tout d’abord, ravi que mon édito ait pu vous inspirer ce billet.
    J’aimerais toutefois préciser quelques points.

    En premier lieu, je ne pensais pas spécifiquement aux RSE, mais aux démarches 2.0 en général.

    La première chose qui m’intéressait à travers cet édito était de constater combien l’on pouvait ne pas se reconnaître dans certains ouvrages traitant de l’organisation 2.0. La citation du manager d’Hervé Thermique parle d’elle-même, je ne m’étendrai pas plus.

    Néanmoins, pour être plus précis, j’ajouterai que la question du management de l’information est bien entendue importante. C’est d’ailleurs un thème que nous abordons souvent sur Collaboratif-info. Mais si l’Entreprise 2.0 doit s’arrêter là, c’est effectivement peut-être un peu court…

    Deuxième constat, si l’on répète partout l’importance de l’engagement du top management, de la direction générale, dans les démarches d’entreprise 2.0, même quand cet engagement est là, et qu’il s’agit d’emblée d’un projet global d’entreprise (intranet, RSE), ce dernier laisse en fait souvent de côté les collaborateurs non connectés. Confère l’exemple de la société de transport que vous évoquez vous-même.

    De manière plus globale, la question que l’on peut se poser concerne la possibilité d’une entreprise 2.0 au sens global. Une relation collaborative commence à deux, mais comme le remarquait déjà Piaget, elle présuppose l’équité, faute de quoi il n’y a pas de respect mutuel ni d’engagement.

    Pour conclure, je dirais que rien n’empêche de vivre dans une société esclavagiste et de penser la République. Platon l’a fait. Maintenant, dans quelle mesure l’individu entier peut-il s’abstraire, lui, de la réalité concrète ?… Autrement dit : dans quelle mesure à un niveau de l’entreprise peut-on réellement être dans une relation collaborative alors que de manière globale la culture de l’entreprise conserve une inéquité entre les différents collaborateurs ? C’est peut-être une question qui finira par se poser…

    1. Bonjour Stéphane,

      Merci de votre commentaire riche et de vos précisions.
      J’ai apporté votre précision sur les outils 2.0 à mon billet.
      D’ailleurs, c’est étrange car je me suis focalisé sur le RSE dans mon billet alors que je ne considère pas, après réflexion suite à votre commentaire, que le RSE soit moins « démocratique » que les autres outils 2.0.
      La question intéressante que vous posez est bien : « est-ce que l’entreprise 2.0″ peut être une démarche globale ». On le saura sans doute bientôt !
      Mais peut-être que l’équité en entreprise est une utopie ?
      Cette inéquité devant l’accessibilité aux outils web existe également dans la société, en dehors de l’entreprise.
      Des fractures numériques existent, à l’échelle mondiale, comme à l’échelle d’un pays.
      L’utilisation des réseaux sociaux dans les mouvements au Maghreb a été très forte dans les milieux aisés et universitaires je crois.
      En tout cas, l’accès et la maîtrise des outils 2.0 constitue bel et bien un pouvoir, un avantage décisif aujourd’hui.

      Au plaisir d’échanger,

      Sylvain

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