Quand le visible n’est pas vu…

– « Et n’importe qui peut le voir, ça ? »
– « Oui, n’importe qui »

Peut-ĂŞtre vous a t’on dĂ©jĂ  posĂ© cette question, lorsque vous expliquiez Ă  une personne peu au fait du web 2.0 comment fonctionnait facebook, twitter ou les blogs.

Vous avez raison de rĂ©pondre « oui » : sur le web, nous pouvons partir du principe que beaucoup de contenus sont visibles, par « n’importe qui ».
Il faut simplement disposer d’un terminal (PC, tablette, smartphone,…), d’une connexion Ă  internet et d’un navigateur web.

Mais il faudrait expliquer aussi que ce qui est visible n’est pas forcĂ©ment vu.

Exemple avec une conversation sur twitter

Lorsque j’Ă©change avec une autre personne sur twitter, cet Ă©change est-il visible de « tout le monde » ?

De tout le monde, non.
Potentiellement, cet Ă©change n’est visible que par les 2,4 milliards d’humains connectĂ©s Ă  internet (1). Il n’est donc pas accessible Ă  4,6 milliards de personnes.

Et par qui cet Ă©change sera t-il vu ?
Par les 2,4 milliard de personnes connectées à internet ? Évidemment non.
Par les 140 millions d’utilisateurs actifs (2) de twitter ? Certainement pas ; la personne avec qui j’Ă©change et moi-mĂŞme ne sommes pas assez cĂ©lèbres !
Par mes 600 followers ? Non plus. Car seules les personnes qui me suivent et qui suivent la personne avec qui j’Ă©change verront cet Ă©change dans leur timeline.
Par les 5 ou 10 followers qui me suivent et qui suivent aussi cette personne ? Toujours pas ! Car certains d’entre eux ne seront pas connectĂ©s dans les heures qui suivent cet Ă©change. Cet Ă©change sera donc dĂ©jĂ  trop ancien pour ĂŞtre affichĂ© et lu, emportĂ© par le tsunami de l’information.

Cet Ă©change est visible par 2,4 milliards d’humains. Il ne sera vu que par 4 ou 5 personnes.

La visibilité : une réalité illusoire

Le « visible » est ce « qui est perceptible par la vue » (3), du latin visibilis (« que l’on peut voir« ).
Le visible comporte donc une notion de potentialitĂ©, un caractère virtuel (au sens strict du terme, c’est Ă  dire « qui n’est qu’en puissance, qu’en Ă©tat de simple possibilitĂ© (par opposition Ă  ce qui est en acte)  » (3).
Le visible est donc la possibilitĂ© d’ĂŞtre vu. Le visible est virtuel, alors que ce qui est vu est rĂ©el.

La très grande visibilitĂ© des contenus publiĂ©s sur le web laisse Ă  penser que le visible est un fait, une rĂ©alitĂ©, alors que la visibilitĂ© n’est qu’en Ă©tat de simple possibilitĂ©.

Pour comprendre le web aujourd’hui, je crois qu’il est fondamental de comprendre la distinction entre ce qui est visible et ce qui est vu.
ApprĂ©hender cette complexitĂ©, c’est sans doute permettre un usage plus sain et plus serein de ces outils, que ce soit pour les individus ou les entreprises.

La forte visibilité nécessite une responsabilité

Comprendre que beaucoup de contenus publiĂ©s sur le web sont très visibles, cela impose une grande responsabilitĂ© : celle de respecter les autres, de respecter l’information, et de se respecter soi-mĂŞme (4).
En effet, mĂŞme si ce que je publie ne sera pas toujours vu, ou en tout cas peu relativement Ă  la visibilitĂ©, il peut l’ĂŞtre Ă  n’importe quel moment, Ă  n’importe quel endroit.

Quand je vois que certains blogueurs dans mon domaine n’hĂ©sitent pas Ă  publier des billets de blog pour dĂ©noncer les soi-disant « fails de community managers » en balançant leur nom, prĂ©nom dans le titre du billet, et en expliquant quelle a Ă©tĂ© leur erreur fatale (avec un sens de l’analyse et de la dĂ©duction assez douteux) , je me dis que certains n’hĂ©sitent pas, pour asseoir leur e-rĂ©putation, Ă  dĂ©truire celle des autres.
Certains ont bien assimilĂ© la libertĂ© d’expression, ils ont vraisemblablement plus de mal avec les notions d’Ă©thique et de respect.

Même si certains contenus possèdent une visibilité circonscrite (mails, statut facebook, chat), la possibilité que différents acteurs (autorités, éditeurs des plateformes, black-hat hackers(5), ou même amis ;)) puissent le cas échéant accéder à ces contenus nécessite une certaine prudence et toujours ce sens de la responsabilité.
Il est donc certainement utile de partir du principe que tout contenu publiĂ© sur le web est très visible, ce qui nĂ©cessite que nous soyons responsables lorsque nous publions du contenu, qu’il s’agisse d’un tweet, d’un statut facebook, d’un billet ou commentaire de blog ou d’une page d’un site web.

Le fait que tout ne soit pas vu permet de relativiser et de dédramatiser nos usages

Mais comprendre que tous les contenus ne seront pas toujours vus, cela nous permet de dĂ©mythifier la croyance que parce que c’est sur le web, cela aura de facto un puissant impact.

Pour les individus, cela permet donc de dĂ©dramatiser nos usages sur le web ; de ne pas partir du principe que ce que j’Ă©change avec un ami et qui est visible sera vu par un nombre important de personnes. Cela permet aussi sans doute de dĂ©sactiver la dimension narcissique qui est très prĂ©sente sur les rĂ©seaux sociaux.
Voir mon billet « Facebook flatte le narcissisme et crĂ©e l’illusion d’ĂŞtre un people ».

Pour les entreprises qui utilisent les rĂ©seaux sociaux, cela permet de ne pas considĂ©rer ces outils comme un nouvel eldorado ; rĂ©cemment, sur un site d’agence web, j’ai vu l’accroche « aujourd’hui, avec 140 caractères, on peut faire une rĂ©volution « . La rĂ©alitĂ© est sans doute un peu plus complexe….
De la mĂŞme manière, annoncer un Ă©vĂ©nement sur twitter Ă  ses 2000 followers ne signifie pas que 2000 personnes liront cette information, et encore moins qu’elles se rendront Ă  cet Ă©vĂ©nement.

La mise en scène de l’information, le moment ou l’on publie sont aussi important que le message lui-mĂŞme.

Quand ce qui est visible ne peut ĂŞtre vu…

Enfin, il ne faut pas oublier que nous n’avons finalement que peu de retour sur qui a lu notre contenu et quand.
La plupart des outils de web analaytics  ne font que compter des clics, des chargements d’URL ou d’images.
Ces outils sont capables de mesurer certaines activitĂ©s : l’acte d’achat, l’intĂ©rĂŞt pour un sujet donnĂ©, la validation de formulaires ou de donnĂ©es saisies sont facilement identifiĂ©s et traitĂ©s par des algorithmes. Ils peuvent Ă©galement permettre de prĂ©dire les comportements des internautes (reality mining).
Mais l’acte de lecture est plus complexe Ă  identifier, tout comme l’influence (6).

Certes, les administrateurs ont accès aux fichiers de logs, les webmasters aux outils de web analytics, les animateurs de compte de rĂ©seaux sociaux aux « social dashboards ».
Mais impossible de savoir au final si un statut facebook ou un texte sur une page web a rĂ©ellement Ă©tĂ© lu, mĂŞme si certains dispositifs permettent d’avoir certains indications (pour les sites : heat map, tracking du scroll, ou encore eye tracking).
Sur les rĂ©seaux sociaux, les interactions visibles (nombre de commentaires, de « like » de « retweet ») offrent certes un certain niveau de feedback, mais ils ne sont que la partie visible de la façon dont est consommĂ©e une information.

Parallèlement, et contrairement à des contextes de communication orale, le web social ne permet pas de communication non verbale, même si on pourrait discuter du fait que le smiley soit un élément de communication non-verbale.

L’absence de feedback non-verbal dans les Ă©changes interpersonnels sur le web prive l’Ă©metteur d’un message d’une partie du feedback, coupant en quelque sorte la boucle de rĂ©troaction dĂ©crite par Norbert Wiener (7).
Il nous manque notamment ce feedback rĂ©gulateur au moment ou l’on prend la parole sur le web, ou l’on sort des coulisses pour entrer sur scène (8), contrairement Ă  un contexte d’Ă©changes ou des personnes sont rĂ©unis physiquement dans lequel nous avons un feedback (para-verbal notamment) avant et pendant la prise de parole.
C’est sans doute ce qui pourrait expliquer le cĂ´tĂ© dĂ©sinhibant des rĂ©seaux sociaux.

Il faut aussi souligner un problème sĂ©mantique dans les outils statistiques : Klout prĂ©tend mesurer « l’influence » alors qu’il ne fait que comptabiliser des interactions, Google analytics prĂ©tend mesurer le « nombre de pages vues » alors qu’il ne fait que comptabiliser le nombre de pages chargĂ©es, les outils de tracking des emails prĂ©tendent mesurer des « taux de lecture » alors qu’ils ne font que comptabiliser le chargement des images des newsletters. Il serait temps de revoir la terminologie de ces fonctionnalitĂ©s.

Nous ne pouvons pas vraiment prĂ©dire qui lira ce que l’on publie et quand, et nous ne le saurons pas forcĂ©ment.
Prendre en considĂ©ration cela, c’est au final accepter une incertitude, celle du devenir de ce que l’on publie, et accepter Ă©galement de la faiblesse du feedback en comparaison avec la portĂ©e de nos publications.
Ce qui est visible n’est pas forcĂ©ment vu, et ce qui est vu n’est donc pas forcĂ©ment visible.

– « Et n’importe qui peut le voir, ça ? »

– « Oui, n’importe qui peut voir ce contenu. Mais en rĂ©alitĂ©, peu de monde le verra vraiment. Et je ne saurai pas forcĂ©ment qui et quand. »

– « Un peu comme une bouteille Ă  la mer ? »

– « Oui, un peu comme une bouteille Ă  la mer »

(1) Source : ITU (International Telecommunication Union) http://www.itu.int/ITU-D/ict/statistics/

(2) Source : twitter http://blog.twitter.com/2012/03/twitter-turns-six.html

(3) Dictionnaire Larousse

(4) Éthique et rĂ©seaux sociaux – voir ma prĂ©sentation Ă  la confĂ©rence educpros

(5) Les « black hat hackers« , ou « crackers » sont des pirates informatiques. Il se diffĂ©rencient des « white hat » hackers qui innovent, dĂ©tournent ou contournent des usages informatiques sans volontĂ© ni action de nuire.

(6) Voir mon billet « Les influglandeurs, pour dĂ©senfler leur chevilles, retirez le klout »

(7) WIENER (Norbert), Cybernetics or control and communication in the animal and the machine, 1948

(8) GOFFMAN (Erving), La Mise en scène de la vie quotidienne, t. 1 La Présentation de soi, Éditions de Minuit, 1973

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